Emission 223 : La Révolution française en bande dessinée, avec Guillaume Mazeau

Deux-cent-vingt-troisième numéro de Chemins d’histoire, vingt-huitième de la sixième saison

Émission diffusée le dimanche 29 juin 2025

L’invité : Guillaume Mazeau, maître de conférences à l’université Paris I (Panthéon- Sorbonne), coauteur, avec Mathieu Dunhill et Jean-Paul Krassinsky, de Notre Révolution. De l’Ancien Régime à la Première République, La Découverte / La Revue dessinée, collection « Histoire dessinée de la France », 2025.

Le thème : La Révolution française en bande dessinée

Le canevas de l’émission

Une bande dessinée, un trio (un historien, deux dessinateurs, plutôt qu’un tandem) pour une collection dirigée par Sylvain Venayre. Aujourd’hui, 16 volumes (sur 20 annoncés) ont paru (Notre Révolution est le seizième publié mais correspond au n°13 de la série). Le projet et le travail avec le directeur de collection et les dessinateurs. Les images dans les images, un indicateur (voir par exemple p. 53, p. 68, p. 85).

Bref du pape en 1791, 1791, Bibl. nat. France

Une gageure, des choix et des stratagèmes. La question de l’accélération du temps et de l’histoire est mentionnée par les personnages de la bande dessinée : « ça va de plus en plus vite, non ? » et « depuis le printemps 1792, nous avions l’impression de vivre dix ans chaque semaine » (p. 65 et 68). Comment faire pour restituer cette séquence chronologique ? D’abord partir du présent (c’était le choix par exemple aussi de Jérémie Foa et de Pochep dans le volume consacré aux guerres de Religion). Choix original et qui dit beaucoup : 2010, Haïti, au milieu du terrible séisme, et la découverte par « une jeune secouriste française aux origines haïtiennes » de l’acte d’indépendance de la république haïtienne (en réalité, le texte a été retrouvé à Londres par l’historienne Julia Gaffield, il est vrai en 2010 quelques semaines après le tremblement de terre). La jeune secouriste qui ouvre la bande dessinée revient d’Haïti et part sur les traces de Toussaint-Louverture, mort en 1803 au fort de Joux (département du Doubs) avant d’être projetée dans le passé. Evidemment, le jeu entre passé et présent est puissant tout au long de la bande dessinée (avec évidemment le personnage de la jeune secouriste mais aussi par des références à des historiens, p. 77, ou à des vulgarisateurs / youtubeurs de talent, Benjamin Brillaud, créateur de la chaîne Nota Bene, p. 20-21, contrepoint habile à la figure d’un présentateur qui ressemble à Stéphane Bern et qui apparaît dans la bande dessinée comme « l’arrière-arrière-petit-fils du comte d’Artois », p. 70, ou encore la mention de Wikipedia, vue comme une « encyclopédie contre-révolutionnaire », p. 55). Des stratagèmes au service de ce(s) choix. Chez les morts, la jeune secouriste retrouve deux figures condamnées à errer ensemble (p. 9), Charlotte Corday et Jean-Paul Marat. Référence aux travaux de Guillaume Mazeau, auteur de Le Bain de l’histoire. Charlotte Corday et l’attentat contre Marat (1793-2009), un ouvrage paru chez Champ Vallon en 2009. Moyen de confronter des points de vue contrastés sur la Révolution, y compris pour la période qui dépasse la propre mort de Marat le 13 juillet 1793 et celle de Charlotte Corday, guillotinée quatre jours plus tard. Marat est très incarné dans la bande dessinée (1743-1793, on voit des références à sa vie avant la Révolution, lorsqu’il était précepteur des enfants de Pierre-Paul Nairac, grand armateur négrier bordelais, ou lorsqu’il s’est fixé à Londres puis à Newcastle où il a exercé comme médecin, surtout référence à son livre Les Chaînes de l’esclavage, 1774, L’Ami du Peuple pendant la Révolution). Corday se contemple elle-même à Caen en juin 1793 (p. 79). Finalement, la bande dessinée peut être vue comme un commentaire par Marat et Corday de ce qui se passe entre 1789 et 1799 (y compris de l’assassinat du premier par la seconde, p. 80, avec une conclusion implacable, « Vous avez voulu arrêter la Révolution ? Vous n’avez fait que relancer la guerre civile et la répression ! », p. 81). La bande dessinée n’est pas un simple commentaire. C’est aussi une plongée dans ce passé. A plusieurs reprises, grâce à la « machine » de Marat et grâce à sa baignoire volante (voir p. 11, p. 26, etc.), on assiste à certains événements en direct, pendant la Révolution mais aussi avant. D’autres événements sont simplement racontés depuis le monde des disparus (dans une association étonnante entre la fibre technique de Marat et la tablette de la jeune secouriste, voir les scènes sur fond vert).

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Quelques éléments saillants (1). La question des origines. « La vérité, […] personne ne l’a vue venir la Révolution. Il paraît que vous autres la voyez partout » (p. 9), dit Marat. Quel point d’origine ? Les philosophes (p. 15). Un terrain : Saint-Domingue (p. 12) et la révolte des colons et des gens de couleur libres en 1769. Ce décentrement est très important dans la bande dessinée (voir par exemple la mention de la figure de Vincent Ogé, p. 52, voir aussi p. 65, p. 85-86, 110-111) et très révélateur des dynamiques historiographiques actuelles.

(2) Dans le flot des journées révolutionnaires et des événements, les équilibres (p. 22-41, mai-fin 1789, p. 42-65, 1790-1791, p. 67-74, 1792, p. 75-85, 1793, p. 85-91, 1794, p. 91-98, 1795, p. 99-109, 1796-1799) et quelques choix. La loi martiale du 21 octobre 1789 (p. 40), le massacre de Montauban le 10 mai 1790 (figure de François Duchemin qui surgit à la p. 43), l’abolition de l’esclavage en 1794 et la désignation de trois députés par d’anciens esclaves (p. 85-86), les muscadins de la Convention thermidorienne (p. 91), etc.

(3) Les nécessaires prolongements. Les conseils de lecture de Guillaume Mazeau. Les chemins d’histoire de l’auteur.